Don Juan d'origineDon Juan d'OrigineDON JUAN D'ORIGINE

L'ANANT-SCENE n°899/900 spécial bilingue

Les Séductions Espagnoles II - L'AMANDIER


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C'est un rêve de jeune filles, à moins que ce ne soit des jeunes filles dans le rêve d'un homme.

C'est un désir de femme, à moins que ce ne soit le désir qu'un homme a du désir des femmes.

C'est, à l'état primitif, à l'état brut, l'un des plus grands mythes modernes de l'humanité. Molière, Mozart, Byron, Zorilla, Lenau, tant d'autres, viendront le colorer du feu de leurs génies divers. ici, nous le saisissons dans son premier essor.

"Que voulez-vous que ce soit ? C'est un homme avec une femme."

Et ce rêve d'être l'Unique, celle qui provoque le désert définitif dans le coeur du séducteur impénitent n'est-ce pas le rêve même de toute jeune fille ? Est-ce que ça n'a pas été le rêve de Madame de Maintenon face au Grand Roi ?

Louise Doutreligne

 

Louise Doutreligne nous restitue, quasi intégralement, le Don Juan d'origine, celui de Tirso de Molina. Elle a eu en outre la suprême astuce (et habileté) de la faire interpréter par les Demoiselles du Collège de Saint-Cyr, les protégées de Madame de Maintenon, qui voulaient changer de genre après avoir créé les tragédies bibliques de Racine : Esther et Athalie.

Extrait de la préface de L'AVANT-SCENE par André Camp


Création Théâtre National du Nord La Métaphore 1991
Festival de Lille, Madrid, Motril, Almagro, Avignon

 

LA CONVERSE
« Arrachons, déchirons tous ces vains ornements qui parent notre tête revêtons-nous d’habillements conformes à l’horrible fête… »

MELLE DE GLAPION
Ah non pas ça…

MELLE DE CHEVREUSE
C’est vrai… Pas encore Esther…

Plusieurs jeunes filles
Ah non pas Esther !

Melle de Liancourt (elle déclame avec une voix grave et profonde)
« C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit. Ma mère, Jézabel, devant moi s’est montrée comme au jour de sa mort pompeusement parée.
Ses malheurs n’avaient point abattu sa fierté. Même elle avait encore cet éclat emprunté dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage pour réparer des ans l’irréparable outrage. Tremble, m’a t-elle dit, fille digne de moi… »

MELLE DE CHEVREUSE
Tu me fais peur !

MELLE DE GLAPION
Esther ou Athalie, M. de Racine, c’est fini… Et de toutes les façons, le Roi n’est plus là pour t’admirer !

MELLE D’ANGEAU
Est-elle jalouse ! (à Mademoiselle de Glapion) Pourtant Monsieur le Marquis de la Villette n’a eu de cesse de parler de toi depuis qu’il t’a vue sur le théâtre…

Mademoiselle de Glapion hausse les épaules et lit à haute voix le titre du livre qu’elle tient serré contre elle depuis le début.

MELLE DE GLAPION
Le Séducteur de Séville !

MELLE D’ANGEAU
Qu’est-ce que c’est ?

MELLE DE BEAUVILLIERS
C’est où Séville ?

MELLE D’AUMALE
Au Royaume d’Espagne. (Elle prend les livres des mains de Mademoiselle de Glapion. Elle lit) Le Séducteur de Séville de Tirso de Molina, nom de plume du moine Gabriel Tellez, Commandeur de couvent et auteur dramatique des plus applaudis et des plus audacieux…

MELLE DE BEAUVILLIERS
Oh oh, je veux voir, je veux voir…

MELLE D’ANGEAU
Attends.

MELLE D’AUMALE (elle lit)
Le Séducteur de Séville et le convive de Pierre ou le tout premier Don Juan.

MELLE DE BEAUVILLIERS
Don Juan !! Oh Mon Dieu, Don Juan !

Melle de Liancourt
Don Juan ? mais alors… Mais Molière ?…

MELLE DE CHEVREUSE
J’ai encore plus peur ! Oh Don Juan !

MELLE DE GLAPION
Venez. (Elle reprend le livre des mains de Mademoiselle d’Aumale) Écoutez… (Elles se resserrent toutes près d’elle. Elle lit) Il existe à Madrid au 11 de la rue San Roque une chapelle dépendant du couvent de Saint Placide. Les nonnes de ce couvent recevaient la visite d’une créature étrange appelée le « visiteur extraordinaire ». Il s’entretenait avec la prieure en particulier, tout en haut de la maison, et aussitôt les religieuses se sentaient d’étranges malaises, prises de tremblements…

MELLE DE CHEVREUSE
Moi aussi je tremble.

MELLE D’AUMALE
Viens ici. (Elle prend Mademoiselle de Chevreuse dans ses bras) Continue.

MELLE DE GLAPION (Elle passe le livre à Mademoiselle de Chevreuse)
Toi continue.

MELLE DE CHEVREUSE
Un jour, on fit un vibrant éloge d’une religieuse de Saint Placide, sœur Marguerite de la Croix, à sa Majesté Philippe IV, Roi d’Espagne. Le Roi demande alors à la voir. Il s’avance masqué au parloir. Le Monarque est touché à vif. Quelques jours plus tard, il fait percer le mur mitoyen d’une maison contiguë au couvent, et, à la nuit, on voit trois ombres emprunter ce discret souterrain : elles se dirigent vers la cellule de sœur Marguerite… La porte s’entrouvre, la lueur de quatre bougies jaillit soudainement, et, au milieu de la lumière, étendue dans un cercueil, gît, très pâle, un crucifix à la main, la belle Marguerite, enveloppée d’une robe de soie bleue et blanche. Alors, Philippe plus stimulé qu’horrifié s’avance, et sous le voile qu’il découvre, il voit onduler doucement la poitrine en soupirs réguliers…

MELLE D’AUMALE
Le Roi d’Espagne lui-même aurait été le modèle de Don Juan ?

MELLE DE VILLETTE
Le Roi et bien d’autres n’est-ce pas ? (Toutes se retournent vers celle qui n’a encore rien dit. Mademoiselle de Villette réclame à son tour le livre, elle lit.) Il y avait à Madrid, au milieu de cette cour de Philippe IV, un personnage étonnant de grâce et d’insolence, il avait pour nom Don Juan de Villamediana. Beau, non d’une beauté virile et dure mais presque féminine, intelligent, de sang noble, brave à la guerre et redoutable jouteur de taureaux. Il aimait à se pavaner dans Madrid habillé d’or et d’argent…

Pendant la lecture, les autres jeunes filles commencent à habiller Mademoiselle de Villette en Don Juan et parallèlement Mademoiselle de Chevreuse en Isabelle. Tout cela se fait sous l’impulsion autoritaire de Mademoiselle de Glapion.

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"Don Juan d'Origine" renouvelle le mythe du séducteur, des jeunes filles s'emparent avec jubilation des rôles masculin, pour donner au français l'âpreté, la densité de la langue originale.

Le Figaro

 

Une pièce étonnante, novatrice, secrètement inspirée. On admirera le travail de Louise Doutreligne et du metteur en scène Jean-Luc Paliès. Voilà une excellente trouvaille, aimablement baroquisante. D'où un jeu de miroirs et de dédoublements, ma foi, fort bien venu.

La Croix

 

Et si "Don Juan" n'était qu'une imagination de femmes ? L'aspiration et le rejet simultané de ce désir féminin pour "l'ange conquérant" ? Voilà le grand mythe masculin européen remis en question… Diable ! Ce Don Juan "baroque" cherche dans le pour et le contre, sa vérité. A la différence de ceux de Molière ou de Da Ponte, il est jeune énergique, fougueux, irréfléchi; il aime vraiment les femmes, les séduit, les goûte et les savoure par désir et les abandonne par plaisir.

Par une suave mise en abîme, ce sont donc les jeunes filles du Collège de Saint Cyr, chez la sévère Madame de Maintenon qui, jouant ce "Mysterieux" Don Juan dans le grand escalier du dortoir, se travestissent en incarnant l'érotisme de la peur et du désir. Objet d'art unique, ce grand escalier, placé au centre d'un tapis de neige en est le seul décor. L'architecture des lumières venant renforcer la métaphore des lieux et des espaces, joue des contrastes d'ombres et de lumières.

…Une pédagogie du tréteau avec le raffinement et le sophistiqué du "grand siècle".

…Un texte porté alternativement par deux langues, Le Français et l'Espagnol, des musiques superbes de Vivaldi.

Don Juan, joué par des femmes, c'est aussi le thème du travestissement, du changement des sexes ; une pièce où l'on joue une autre pièce, le théâtre dans le théâtre.

Louise Doutreligne renoue ainsi avec deux moteurs essentielles du théâtre baroque.

Extrait du Cahier-programme

 


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